Les technocrates ont ceci de fascinant qu’ils donnent toujours l’impression de flotter légèrement au-dessus du commun des mortels. Avec leurs diplômes rutilants, leurs références académiques interminables et leurs CV plus fournis qu’un rapport de la Cour des comptes, ils ne se mêlent pas à la mêlée : ils l’analysent. Le Sénégal, depuis quelques années, voit émerger une caste de ces êtres supérieurs qui, de la hauteur de leurs études européennes ou américaines, s’invitent dans le jeu politique avec une assurance de premiers de la classe. Ils ne se contentent pas de briguer des mandats, ils viennent corriger les mauvaises copies laissées par les politiciens de métier. Ils entrent sur scène en costume taillé sur mesure, armés de chiffres, de graphiques et d’arguments calibrés comme des missiles. Eux ne promettent pas, ils rationalisent. Ils n’agitent pas la foule, ils l’instruisent. Ils ne flattent pas l’électorat, ils le prennent en charge comme un élève à qui l’on dispense un cours magistral. Et tant pis si l’élève se lasse et décroche.
Car au fond, ce qui importe, c’est que la démonstration soit implacable. Ils citent Polytechnique, HEC, l’École des Mines ou Harvard avec la même délectation qu’un marabout évoquant ses puissantes incantations. Abdoul Mbaye se rengorge de son passage à HEC, Mamadou Lamine Diallo exhibe fièrement son diplôme décroché aux Mines.
À croire que la légitimité politique ne se mesure plus en nombre de scrutins remportés, mais en lignes sur un CV. Leur discours se pare de rigueur scientifique, comme si le Sénégal pouvait se gérer comme un tableau Excel. Un pays, pourtant, n’est pas une équation que l’on résout à coup de modélisations. Le sentiment de supériorité qu’ils affichent devra, cependant, en découdre avec l’assurance matoise des politiciens. Les technocrates ont des chiffres et les politiciens des lettres. Les uns et les autres se renvoient un égal mépris. Aux effets de l’éloquence, aux plaisirs de la rhétorique, aux clairsobscurs des combinaisons, la technocratie oppose la rigueur du raisonnement, la force de l’expertise, l’exactitude du résultat. Elle est pour l’administration des choses là où les politiques privilégient l’administration des hommes. Ces techniciens de la politique voient cette matière comme une science exacte, quand les politiciens traditionnels savent qu’elle est avant tout un art. Eux raisonnent en schémas et prévisions, les politiciens pensent en trajectoires humaines.
Là où les technocrates conçoivent la politique comme une affaire d’administration, les politiciens la pratiquent comme une arène où il faut convaincre, séduire et surtout comprendre les mille subtilités de la société.
Le résultat est implacable : les technocrates peinent à franchir le dernier mètre qui mène au pouvoir suprême. Ils accumulent les analyses, peaufinent les diagnostics, alignent les recommandations, mais la foule leur préfère les tribuns. Car le peuple, avant d’être gouverné, veut être entendu. Un grand meeting n’est pas une conférence académique et un bon programme n’est rien sans une parole qui emporte. Voilà pourquoi, au Sénégal comme ailleurs, les diplômés les plus brillants restent souvent à la porte du palais, tandis que les vieux routiers de la politique, à l’expérience forgée sur le terrain, finissent par en franchir le seuil. Le pouvoir n’est pas seulement une affaire de savoir, c’est aussi une question d’instinct. Un technocrate peut décortiquer une crise économique avec brio, proposer des solutions chiffrées, mais cela ne suffit pas à rassurer une population inquiète. Les grandes figures politiques, elles, savent capter l’air du temps, comprendre les angoisses et les aspirations profondes. Elles savent manier la promesse autant que l’action, incarner l’espoir autant que le pragmatisme. Ce n’est pas une question de compétence brute, mais d’intuition et de proximité avec ceux que l’on prétend diriger.
C’est là que réside la grande leçon politique : on ne gouverne pas un pays depuis une tour d’ivoire. On le gouverne en descendant dans l’arène, en acceptant le contact, en se confrontant aux réalités parfois brutales du terrain. Les technocrates l’apprendront peut-être un jour en délaissant les rapports souvent indigestes.
Ils devront alors s’employer à connaître les collectivités locales dans les moindres détails. Parce que, de fait, les politiciens occupent les ruelles des villages qui sont les chemins les plus sûrs pour mener aux avenues du pouvoir. Face à cette cruelle vérité politique, les mathématiques ne sont d’aucun secours..
Source : Le Soleil
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